Le blog des éditions Libertalia

Marxistes et libertaires dans Alternative libertaire

lundi 5 janvier 2026 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans le mensuel Alternative libertaire, octobre 2025.

Les éditions Libertalia viennent de rééditer un livre d’Olivier Besancenot et Michael Löwy, Affinités révolutionnaires, initialement publié chez Mille et Une nuits en 2014. Le livre lançait un appel pour un marxisme libertaire. Un débat qui nous interpelle ! L’occasion d’un bilan onze ans plus tard et d’une question : quoi de neuf dans le ciel des étoiles rouges, noires et bicolores ?

En lisant les deux versions du livre, nous découvrons un texte quasi identique, y compris l’avant-propos et la conclusion. Sur la couverture, la phrase « pour une solidarité entre marxistes et libertaires » a disparu. Dommage. Seul changement notable : l’éditeur a ajouté en références les livres, souvent excellents, qu’il a publiés à propos de personnages ou d’événements évoqués au fil des pages. Mais on ne saura pas si les auteurs les ont lus entre-temps. Vous pouvez donc relire les articles écrits dans AL en octobre 2014 avant d’aller plus loin.

Des divergences d’analyses

Tout le livre est fait d’ambiguïtés et d’à peu près. Par exemple, les auteurs expliquent que les divergences entre Marx et Bakounine débouchent sur le « transfert » du siège de l’Association internationale des travailleurs (AIT) à New-York en 1872 et sur la création par les anarchistes de leur propre internationale, gardant le nom d’AIT. Sans comprendre que ce geste de Marx est fondateur d’une conception autoritaire de l’organisation politique. Marx préfère saborder l’Internationale qu’en perdre le contrôle alors que les courants « anti-autoritaires » devenaient majoritaires et qu’ils étaient légitimes à garder l’héritage de l’AIT.
Geste fondateur du fonctionnement des organisations léninistes dans leurs variantes staliniennes, trotskistes ou maoïstes dont un des sommets se trouve chez Trotski en 1938 dans le Programme de transition : « La crise historique de l’humanité se réduit à la crise de sa direction révolutionnaire ». En effet, si le rôle du parti est de diriger la révolution, la conquête de la direction du parti est décisive. Nous touchons là un point central de nos divergences entre marxistes autoritaires et marxistes libertaires sur l’auto-organisation des masses, le rôle et le fonctionnement de l’organisation politique et la question de l’État. L’État doit-il être conquis par le parti pour le mettre au service du prolétariat ou doit-il être détruit pour qu’il ne soit pas utilisé contre le prolétariat ?

De quel·les anarchistes parle le livre ?

Au fil des pages sont allègrement mélangés les bons points et les mauvais sans base sérieuse. Quelles sont les différences entre courants libertaires ? Quelles divergences entre courants marxistes ? Voilà un préalable indispensable. Il est écrit que l’AIT continue de fédérer « les anarchistes », quelle blague ! Surtout sans évoquer l’existence du réseau international de la Fédération anarchiste (IFA) ni celle d’Anarkismo (réseau international de l’UCL). Méconnaissance absolue du sujet ou volonté de brouiller les cartes ? Car en fait les marxistes libertaires existent déjà en France et se retrouvent essentiellement dans l’UCL.

Et maintenant, que faire ?

Les auteurs caricaturent aussi nos positions sur les élections, mais prétendent néanmoins cette divergence mineure. Les élections seraient simplement l’occasion de faire de la propagande révolutionnaire. C’est vrai pour LO. Mais pas pour le NPA qui cherche régulièrement des alliances avec les organisations réformistes. Ce constat ne pose pas d’anathème, mais une divergence sérieuse pour quiconque se voudrait « marxiste libertaire ».
Donc, depuis la publication de 2014, rien n’a bougé. Nous avons des relations unitaires normales entre l’UCL et le NPA comme avec d’autres forces politiques. En expédiant la critique du livre dans L’Anticapitaliste (journal du NPA-l’Anticapitaliste) en quelques lignes écrites par un ancien d’AL, le NPA montre son peu d’intérêt pour ce débat. Nous restons prêtes et prêts à l’approfondir à tout moment.

Jean-Yves (UCL Limousin)

Droit de réponse

Publié en novembre 2025.

Nous remercions le camarade Jean-Yves de l’UCL d’avoir dédié une recension à notre livre Marxistes et Libertaires. Affinités révolutionnaires (Libertalia, 2025). Le titre de son article est : « Une ré-édition : pour quoi faire ? ». Nous répondons : a) pour remplacer la première édition, épuisée, que l’éditeur (Fayard !) n’a pas voulu ré-éditer ; b) parce qu’il y a des jeunes lecteurs et lectrices qui s’intéressent à cette thématique et c) pour actualiser le texte avec quelques additions.

Nous sommes reconnaissants au camarade pour sa note. Il est en effet très important pour nous d’informer les lecteurs et lectrices d’Alternative libertaire de l’apparition de notre livre.
Nous ne pouvons cependant cacher une certaine déception. Pas à cause des critiques, qui sont normales, mais par l’absence de la moindre indication positive sur le livre… L’ensemble de la note est exclusivement négatif. Et parfois un peu « approximatif ».
Par exemple, selon le camarade, la nouvelle version est « quasi identique » à la première. Le « seul changement notable » serait les références bibliographiques ajoutées par l’éditeur. Or, outre des changements partiels, nous avons ajouté deux chapitres nouveaux, dont un sur l’internationalisme, où il est question des convergences et solidarités entre marxistes et libertaires, dans la solidarité avec l’Ukraine, le Rojava ou la Palestine et dans le combat contre le fascisme. Libre au camarade de croire que ce chapitre est sans intérêt, mais il aurait été plus correct de le signaler aux lecteurs et lectrices d’AL.
Le camarade nous critique pour ne pas avoir fait état des pratiques autoritaires de Marx dans la Première Internationale. Certes, c’est une critique légitime, mais nous avons fait le choix de ne pas recenser toutes les critiques de Marx aux partisans de Bakounine et vice-versa, pour nous concentrer sur la convergence des deux dans le soutien à la Commune de Paris. Nous plaidons coupable pour ce choix.
Nous acceptons une autre critique : nous référer uniquement à l’Association internationale des travailleurs sans faire état des réseaux internationaux anarchistes plus importants et plus récents. C’est à corriger dans une… troisième édition. Mais suggérer que notre objectif était de « brouiller les cartes » est sans fondement. Le camarade se plaint que nous n’analysions pas les différences entre courants libertaires, mais il ne donne pas un bon exemple en ne faisant pas de distinction entre les « organisations léninistes, dans leurs variantes staliniennes, trotskistes ou maoïstes ». Les anarchistes de la CNT-FAI à Barcelone en 1937 savaient très bien faire la différence entre les staliniens et les camarades du POUM (même s’ils se réclamaient de Lénine et de Trotski).
L’auteur de la recension nous accuse de « mélanger les bons points et les mauvais sans base sérieuse ». Le seul exemple donné est la section sur les élections. Selon le camarade Jean-Yves nous « caricaturons leurs positions ». Or, au contraire, nous reconnaissons que même les marxistes les plus révolutionnaires ne sont pas immunisés contre l’électoralisme dénoncé par les anarchistes. Où est la caricature ? Autre argument du camarade : « le NPA cherche régulièrement des alliances avec les organisations réformistes ». Or, comme nous l’avons déjà expliqué à plusieurs reprises, notre livre n’est pas un document du NPA et nos opinions ne sont pas toujours celles de notre parti, qui admet – eh oui  ! – des points de vue différents sur plusieurs sujets…
On avait espéré de la part des camarades d’Alternative libertaire une discussion de notre livre dans l’esprit des « affinités révolutionnaires » et des « convergences solidaires » entre nos courants. Dommage. Ce sera peut-être pour une autre fois.

Michael Löwy et Olivier Besancenot

Marxistes et libertaires dans L’Anticapitaliste

lundi 5 janvier 2026 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans L’Anticapitaliste, 22 juillet 2025.

Des affinités révolutionnaires (c’est le sous-titre), c’est ce que cherche à documenter et à réfléchir le livre d’Olivier Besancenot et Michael Löwy. Disons-le d’emblée, c’est un livre important. Il l’était déjà à sa première publication, il y a une dizaine d’années, aux éditions Mille et une Nuits. Ces dernières étant propriété du groupe Fayard, tombé dans l’escarcelle de Bolloré, tirer le livre de là pour qu’il accoste aux éditions Libertalia était en soi un geste politique. Cette seconde édition, enrichie, en est un autre.

Ce qui rassemble

Parce que chercher à voir et à trouver ce qui rassemble est sans doute bien plus exigeant et prometteur que de cultiver sa distinction, pire encore, son sectarisme. Puisque marxistes et libertaires, en plus d’une origine commune forgée au cœur du mouvement ouvrier, ont bel et bien des affinités.
Elles sont regardées au feu des événements dans deux chapitres/mouvements, « convergences solidaires » et « convergences et conflits ». Le premier va de la Première Internationale et la Commune de Paris à nos jours ; le second – on s’en doutera – s’attarde sur la Russie de 1917-1921. Ici, les auteurs ne se dérobent pas : la répression de Cronstadt n’est pas une « tragique nécessité », c’est « une erreur et une faute ». Il fallait que ce soit dit, non pour l’histoire mais pour le présent : car c’est de la défense acharnée de la démocratie dont il est question.

Libertaires, marxistes, un peu des deux

Deux autres chapitres croisent ces deux-là. Ils sont dédiés à des portraits d’hommes et de femmes, de figures libertaires, marxistes… et même un peu des deux à la fois. Après tout, les frontières sont-elles si étanches que cela ? Il y a certes des filiations. Elles s’incarnent dans des expériences transmises, dans des formulations théoriques et stratégiques, dans des organisations évidemment – dont on se revendique et qui sont une histoire vivante, celle de courants révolutionnaires tels qu’ils se sont cristallisés au siècle passé. Des éthos militants aussi, le livre ne l’évoque pas mais il y aurait à dire.
Mais – et c’est l’objet du dernier chapitre – il est aussi de grandes questions politiques partagées. Celles auxquelles on se heurtent, on se confronte : le pouvoir, la démocratie et l’État ; la planification et l’autogestion ; le rapport du politique au social. Humble devant l’histoire, personne ne peut se targuer aujourd’hui de réponses toutes faites et déjà là. Daniel Guérin voyait dans son marxisme libertaire un « point de ralliement vers l’avenir ». C’est cette démarche, ouverte et sincère, à laquelle aspirent et nous invitent les auteurs dans ce livre-jalon.

Théo Roumier

Marxistes et libertaires dans CQFD

lundi 5 janvier 2026 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans CQFD, octobre 2025.

« En prenant un bain d’anarchisme, le marxisme d’aujourd’hui peut sortir régénéré »

Dans leur dernier livre Marxistes et libertaires : affinités révolutionnaires, Olivier Besancenot et Michael Löwy retracent l’histoire des alliances et solidarités entre ces deux courants, avec l’espoir de voir advenir un futur rouge et noir. Entretien.

Paru une première fois en 2014, le livre Marxistes et libertaires : affinités révolutionnaires a été réédité en mai dernier par Libertalia. Des débuts de la CGT à la guerre d’Espagne, en passant par le mouvement surréaliste, Olivier Besancenot, porte-parole du NPA et guichetier à la Poste, et Michael Löwy, sociologue et philosophe marxiste, montrent que l’histoire des luttes est jalonnée d’amitiés et de ponts entre anarchistes et communistes. Plus qu’une doctrine achevée, le marxisme libertaire est une sensibilité, une affinité, écrivent les deux militants. Il repose sur « une certaine démarche politique et intellectuelle : la volonté commune de se débarrasser, par la révolution, de la dictature du capital pour bâtir une société désaliénée, égalitaire, libérée du carcan autoritaire de l’État ». Autant d’aspirations que l’on retrouve au cœur des derniers mouvements sociaux en France. Ainsi, l’ouvrage nous offre des perspectives pour penser la période et saisir les contours d’un possible anarcho-communisme.

Pourquoi avoir écrit ce livre ?
Michael et moi sommes issus de la tradition marxiste, pourtant nous avons toujours voulu développer des convergences avec la mouvance libertaire, apprendre de leurs idées et de leurs pratiques. Les affinités entre anarchisme et communisme sont anciennes, à commencer chez Marx lui-même. Au lendemain de la Commune, il voit dans cette expérience la forme d’émancipation enfin trouvée qui a aboli l’appareil d’État. De son côté, le philosophe anarchiste Bakounine écrit qu’il a manqué au peuple de Paris un gouvernement et une armée révolutionnaire. On voit à travers ces deux exemples que les passerelles existent dès l’origine. L’historien et théoricien du marxisme libertaire Daniel Guérin parlait même d’un « Lénine libertaire ». Le but de ce livre est donc de dépasser les sempiternelles querelles entre les deux traditions révolutionnaires pour montrer qu’il y a eu des complicités, des combats communs, des figures communes. Et qu’il serait bon de retisser ce fil-là aujourd’hui, où l’on a besoin de se serrer les coudes.

Justement, on voit à travers les exemples cités tout au long du livre que les alliances n’ont jamais été aussi fortes que face à un ennemi commun.
Effectivement, en général c’est au pied du mur que les convergences s’effectuent, contre le fascisme et les contre-révolutions bureaucratiques. C’est le cas en Espagne par exemple, lors de la guerre civile de 1936 à 1939. Jusqu’en 1937, le pays est le théâtre d’une révolution authentique : collectivisation des terres par les paysans, réappropriation des usines par les ouvriers, réquisition des transports publics par les travailleurs et la population. Durant certains de ces épisodes, communistes et anarchistes combattent ensemble. Au début du mois de mai de l’année 1937, une insurrection ouvrière éclate à Barcelone pour contrer la tentative de saisie par la police d’État de la centrale téléphonique, alors sous contrôle des travailleurs. La Confédération nationale du travail (CNT), syndicat anarchiste, et le Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM) se retrouvent alors du même côté des barricades.

Une fois que la question de l’exercice du pouvoir se pose sérieusement, c’est là que les divergences se font plus fortes ?
Sûrement. Quand Louise Michel dit que le pouvoir est maudit, malheureusement, elle a raison. Pour autant, il faut continuer de se poser la question de son exercice, et hélas, on souffre du manque d’espaces communs pour discuter stratégie. Il faut que l’on arrive à penser la prise de pouvoir sans subir sa malédiction. Il y a une citation de Daniel Guérin, qui, à ce sujet, me parle beaucoup : « En prenant un bain d’anarchisme, le marxisme peut sortir nettoyé de ses pustules et régénéré. » Les marxistes ont beaucoup à apprendre de l’idée radicale de la liberté des anarchistes, de leur refus de toute tyrannie, domination et oppression. Guérin parle aussi d’un « sérum anarchiste », c’est-à-dire l’autogestion et la place centrale de l’individu dans un projet d’émancipation collective, à injecter dans les marxismes pour les voir se régénérer.

Vous évoquez, dans le livre, les municipalités autonomes rebelles zapatistes du Chiapas, le Rojava kurde et la Commune, comme quelques-unes des expériences les plus abouties d’alliance du marxisme et de l’anarchisme. Est-ce que cela signifie que celle-ci n’est possible qu’à l’échelle infra-étatique ?
Peut-être, mais il faut pourtant bien penser la politique au-delà de l’échelon local. L’autarcie, ce n’est pas la solution lorsqu’on prend en compte ne serait-ce que la crise environnementale. Elle nécessite des espaces de coordination entre les différentes assemblées locales. Comment fait-on cela sans que ne naisse un monstre bureaucratique, corps séparé du reste de la société ? C’est une vraie question qui ouvre le débat sur la place de la délibération collective, le rôle des mandats – impératifs ou non – et la manière de contrôler les mandataires.

Au cœur du geste de rapprochement entre marxistes et libertaires, il y a l’auto-organisation. C’était aussi un des mots d’ordre fort du mouvement du 10 septembre. Est-ce qu’à travers l’histoire que vous retracez il y a des figures qui vous semblent importantes pour penser le mouvement social actuel et l’aiguiller ?  
Rosa Luxemburg est toujours inspirante. Pour elle, l’étincelle de la conscience et de la volonté révolutionnaire s’allume dans le combat, dans l’action des masses. Elle résulte de l’action directe et autonome des travailleurs et ne peut s’apprendre « dans les brochures ou dans les tracts ». Ce qui est intéressant c’est qu’elle prend le mouvement social et analyse comment il peut se politiser lui-même.
Un cadre auto-organisé se construit là où il a besoin de se construire : si les assemblées du 10 septembre se sont structurées ainsi, c’est que cela répond à une demande.
Durant la période des retraites quand l’intersyndicale dit « on n’empêche personne de reconduire la grève au jour le jour », cela montre bien que les bureaucraties syndicales ne se donnent plus vraiment les moyens de s’opposer effectivement aux réformes. Et en même temps, la pression de la base a eu du mal à s’imposer au-delà du cadre des journées saute-mouton. Pour l’appel à la grève du 18 septembre, c’est pareil. Il s’est fait sous la pression de la base mais en même temps la réalité n’était pas à la reconduction le 19, y compris au sein des secteurs les plus combatifs. Penser par le bas nous oblige donc à nous interroger sur nos propres limites.

Les assemblées générales, qui se sont multipliées un peu partout en France autour du 10, ont tenté de s’instituer comme espace d’auto-organisation du mouvement, qu’est-ce que vous en avez pensé ?
Ces assemblées étaient significatives, car elles ont réussi à ramener du monde. Et c’est ça qui a donné de la force au 10. Il y avait beaucoup de jeunes dans les assemblées et c’est une très bonne chose. Mais c’est aussi une des limites du genre, car cette population jeune, citadine et diplômée ne représente pas l’ensemble de la population dans son rapport de force réel du point de vue de la lutte des classes.

Les discussions des assemblées étaient plus opérationnelles que politiques, vous y voyez un problème ?
Moi ça ne m’inquiète pas personnellement. Je pense qu’un cadre auto-organisé se construit là où il a besoin de se construire. Si ces assemblées se sont structurées ainsi, c’est que cela répond à une demande. Préparer une action, c’est la base sur laquelle se constitue un noyau collectif, qui, au fur et à mesure de sa pratique, aura la maturité de discuter d’autre chose. Renouer, ne serait-ce que partiellement, avec ces assemblées c’est déjà important. Et puis le fait que l’on sorte d’une séquence des retraites où l’on avait perdu, alors que nous étions des millions dans la rue, ça aurait pu nous plomber durablement. Là, mine de rien, le gouvernement a dû remballer certaines mesures sous la menace. Même si ce n’est que partiel et que les attaques sont maintenues. Ce qu’il vient de se passer, quoi qu’il en soit, redonne de la confiance. Si cela s’arrête, ce sera sur un sentiment de frustration mais ce ne sera pas un sentiment de défaite.

Propos recueillis par Niel Kadereit

Nous refusons dans Le Matin d’Algérie

lundi 5 janvier 2026 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié dans Le Matin d’Algérie, le 1er décembre 2025.

Avec Nous refusons – Dire non à l’armée en Israël, Martin Barzilai signe un travail d’une rare densité, à la fois rigoureux et profondément humain.

Son livre met en lumière un pan presque invisible de la société israélienne : celles et ceux qui refusent de servir dans une armée érigée en pilier identitaire et moral de l’État. À l’heure où Israël traverse une crise politique, sociale et éthique d’une ampleur inédite, cet ouvrage apparaît comme un outil indispensable pour comprendre les lignes de fracture internes qui secouent le pays.
Dès les premières pages, une méthode se dégage. Barzilai ne livre ni un réquisitoire ni un plaidoyer. Il adopte un regard de terrain, attentif, patient, proche d’une démarche anthropologique. Il recueille les trajectoires individuelles, explore les dilemmes, observe les nuances : celles des pacifistes, des militants de gauche, des ultra-orthodoxes, des jeunes en rupture avec un système militarisé jusqu’aux fondations. Et il précise un point essentiel : contrairement à ce que beaucoup imaginent, il n’a pas interviewé d’Arabes israéliens dans Nous refusons. Seul un Druze figure dans son premier ouvrage, Refuzniks.
Cette précision n’enlève rien à la portée du livre. Elle éclaire même un élément central : la diversité interne du refus, la pluralité de ses ressorts, l’intensité intime qui accompagne ces gestes de dissidence. Car en Israël, dire non à l’armée ne relève pas de la simple objection morale. C’est un acte qui expose à la stigmatisation, au silence familial, à l’isolement social, parfois à l’emprisonnement. Le livre montre comment ce refus engage des vies entières, fend des trajectoires personnelles et recompose des identités.
Barzilai rappelle aussi que cette contestation n’est pas nouvelle. Depuis les années 1970, des voix s’élèvent contre les guerres successives, l’occupation, la banalisation de l’état d’exception. Ces refus s’inscrivent dans une histoire longue, souvent méconnue, faite de lettres ouvertes, de groupes de soutien, de campagnes publiques, de stratégies juridiques. Le livre dévoile les moments où un jeune citoyen décide que participer à la mécanique militaire est devenu moralement intenable.
L’auteur explore également les formes contemporaines de ces engagements : collectifs féministes, mouvements queer, réseaux numériques, initiatives de solidarité. Il montre un univers où le refus n’est pas seulement individuel ; il est aussi collectif, structuré, réfléchi — mais encore minoritaire. Ce caractère minoritaire n’en atténue pas la portée. Au contraire : il souligne la force politique d’une contestation qui interroge le cœur d’un récit national fondé sur la centralité de l’armée.
Ce qui fait la singularité de Nous refusons, c’est la manière dont Barzilai laisse les voix parler. Pas d’emphase, pas de surplomb. Une écriture précise, directe, qui restitue la complexité d’une société fragmentée, traversée par la peur, la mémoire, la violence et le doute. Le livre offre un miroir d’Israël tel qu’on le voit rarement : non plus comme une forteresse unanime, mais comme un espace de tensions internes où certains tentent d’ouvrir des brèches.
Dans une période marquée par la crispation sécuritaire, l’effondrement du débat public et la radicalisation des politiques gouvernementales, le livre apparaît comme un geste salutaire. Il rappelle que l’histoire ne se réduit jamais à la logique de puissance. Elle est aussi faite de résistances, de refus, de lignes fragiles que des individus décident pourtant de tracer.
Avec ce travail, Barzilai donne de la visibilité à un mouvement encore marginal, mais porteur d’une interrogation profonde : que devient une société qui ne tolère plus la dissidence ? Et que reste-t-il d’une démocratie quand la contestation de l’institution la plus sacrée – l’armée – est perçue comme une trahison ?
À travers ces récits, Nous refusons fait apparaître un Israël fissuré, où la contestation surgit de l’intérieur même du système. Un ouvrage essentiel pour comprendre un pays qui ne cesse de se redéfinir sous le poids de son histoire, de ses choix politiques et de ses contradictions.

Djamal Guettala 

Tokyo 68 dans En attendant Nadeau

lundi 5 janvier 2026 :: Permalien

— REVUE de PRESSE —

Publié sur En attendant Nadeau, le 16 décembre 2025.

1968, Tokyo et l’université Todai ; 1979, Longwy et ses hauts fourneaux. Une mobilisation étudiante, une mobilisation ouvrière et deux foyers de ces années incandescentes. À dix ans d’intervalle et plus de dix mille kilomètres de distance, un fil rouge les relie : celui du refus radical d’un monde façonné pour les seuls puissants que deux ouvrages récents nous invitent à retrouver.

Tokyo 68, le roman graphique d’Hélène Aldeguer (au dessin) et Chelsea Szendi Schieder (au scénario), est une immersion dans la Nouvelle Gauche japonaise. Sur le sujet, il y avait eu le livre de Bernard Béraud, La Gauche révolutionnaire au Japon, paru en 1970 dans la collection « Combats » au Seuil, aujourd’hui introuvable. Quelques contributions ont été publiées depuis pour les commémorations de 1968 : par exemple celle d’Alain Brossat en 2008 dans 68, une histoire collective sous la direction de Philippe Artières et Michelle Zancarini-Fournel à La Découverte. Autant dire que cette bande dessinée contribue à combler un vide éditorial. En langue française tout du moins puisque la scénariste, également universitaire, a écrit Coed Revolution. The Female Student in the Japanese New Left (Duke University Press, 2021 – non traduit).
Ici, deux personnages de fiction, Hiromi Ôzawa et Kazuko Takahashi, sont nos guides. Deux amies, étudiantes à la prestigieuse université Todai, la première en littérature française, la seconde en science. Avec un angle féministe assumé, les autrices saisissent les nuances de cette histoire au travers de leurs parcours.
L’action se déroule de la rentrée universitaire 1967-1968 au début de l’année 1969. Elle plonge ses racines dans l’expérience de la Zengakuren, la Fédération japonaise des associations autonomes d’étudiants. Cette organisation, fondée en 1948, traversée de factions adverses, articule activité corporative et anti-impérialisme prononcé. Le Japon est alors une base arrière de l’armée US et le traité de sécurité nippo-américain est contesté par une jeunesse qui se radicalise à la gauche du Parti communiste. Elle ne veut pas seulement la paix, mais la victoire du socialisme. Leur slogan phare : « Anti-impérialisme, anti-stalinisme ». Dans les premières années 1960 s’inaugure une stratégie extra-parlementaire faite de démonstrations et d’affrontements de masse. Les casques et les bâtons de la Zengakuren entrent avec fracas dans l’imaginaire des années 68 – et le trait d’Hélène Aldeguer, habitué à croquer manifestations et révolutions, sait en rendre l’esthétique. Mais la violence a un coût élevé : la mort de l’étudiante Kanba Michiko en 1960 ouvre le récit (et la solide préface de l’ouvrage). Sa figure imprègne l’histoire et marque nos deux personnages. L’engagement structure progressivement leur vie, impacte leur cadre familial. Partout dans le monde, la guerre du Vietnam est un coup d’accélérateur pour la révolte de la jeunesse.
La circulation transnationale des motifs et formes de contestation est bien présente : dans les discussions des étudiant·es tokyotes on entend parler de la Tchécoslovaquie ou de la JCR française (la Jeunesse communiste révolutionnaire d’Alain Krivine et Daniel Bensaïd). En miroir du 22 mars à Nanterre, les étudiants en médecine se barricadent le 15 juin 1968 dans la Tour de l’horloge de l’université Todai. Leur expulsion par la police anti-émeute met le feu aux poudres. La grève illimitée gagne tous les départements et le 5 juillet lors d’une assemblée générale géante tenue dans la même Tour de l’horloge (décidément épicentre de l’histoire) le Zenkyoto de Todai est constitué.
Sorte de soviet étudiant, il se distingue de la Zengakuren par son horizontalité. Une forte défiance des factions s’y exprime. Dans la scène de l’AG qui vote la grève en fac de Lettres, des étudiants exigent symboliquement des orateurs qu’ils enlèvent leur casques – chaque faction a le sien. Kazuko espère : « Peut-être qu’on va avoir quelque chose de différent du sectarisme habituel. » L’album décrit aussi bien l’aspect démocratique de la lutte – assembléisme et village de tentes – que ses dérives – hostilité violente entre factions rivales, intransigeance, virilisme et travers patriarcaux. Hiromi revêt le casque et rejoint la Ligue marxiste-léniniste, l’un des groupes les plus radicaux, quand Kazuko s’implique dans le secours aux blessés. Si le rapport à la violence met à mal leur amitié, chacune offre alors aux lectrices et aux lecteurs un des visages de ce qui demeure un mouvement commun.
Un combat encore traverse le récit à plusieurs reprises : celui des paysan·nes contre la construction de l’aéroport de Narita. Avec un autre personnage pour passeur : Tanaka, étudiant maoïste établi sur les terres de Sanrizuka. Hiromi et Kazuko, admiratives d’une résistance populaire authentique, iront lui rendre visite et participer aux travaux des champs à ses côtés.

Théo Roumier