Paru le 28.07 2008 sur recits.blogs.liberation.fr/thierry_pelletier.
Torcher une déficiente mentale obèse et paraplégique, lui changer sa couche soir après soir, c'est pas vraiment ce que je rêvais quand j'étais minot, je me voyais plutôt Eddy Merckx ou Eddie Cochran...
Pourtant, sans nourrir une appétence démesurée pour le caca, l'idée d'être payé pour ne pas laisser mon prochain dans sa merde n'est pas pour me déplaire. Faut bien que quelqu'un s'y colle, et puis les handicapés de mon foyer sont bienveillants, en tout cas ils m'ont à la bonne.
Daniel, comme chaque soir, se grille trois clopes d'affilée avant d'aller se coucher, masque à oxygène sur la tronche, Radio Nostalgie à donf. C'est justement «Summertime blues» du bel Eddie qui tonitrue dans sa carrée au moment ou je passe pour ma ronde: «Alors ça y'est ils t'embauchent?» qu'il me demande en m'attrapant le bras.
Depuis dix mois que je fais des remplacements au foyer, lui qui a bien d'autres soucis, ça le taraude que je le décroche ce fichu CDI. Géraldine est malade de la Chorée de Huntington. Un jour on vous annonce que vous allez au plus tard dans la décennie perdre toutes vos facultés avant de finir dément. S'en souvient-elle, elle qui ne parle déjà plus, pousse de long cris aigus, et parvient à grand peine chaque soir à marcher jusqu'aux toilettes en s'aggripant à mes bras? En attendant, elle comprend toujours mes pauvres vannes, sourit à mes conneries, rigole à sa façon, quand je fais semblant d'être assommé par une des baffes qu'elle m'assène régulièrement de ses bras qu'elle ne contrôle plus.
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