Cette sympathique cour de récréation abritait, bien avant les ébats des lascars, ceux tout aussi innocents d'autres larrons et filles de joie. Cette cour était celle des Miracles.
Entre les Innocents et la rue Saint-Sauveur, bien mille ans qu'on tapine, qu'on magouille, qu'on traficote sur cette portion du pavé de Parouart.
Beau être habitué aux embrouilles entre les toxicos qui dealouillent en marchant dans les rues autour de l'église Saint-Gilles, leurs cachetons gagnés à la sueur de leur CMU à de plus mistouflards qu'eux, c'est un brin fébrile que je m'engage dans la rue de la Grande Truanderie, mon petit sur les endosses, tout en prenant bien soin d'éviter de croiser le regard d' un des nombreux toxs agglutinés en un fumeux conciliabule. Raté, un grand Noir s'extrait du groupe des modernes Tire-Laine en survêtement et m'interpelle. Jérôme m'a remis tout de suite. Ce grand Guyanais de la banlieue nord a passé près d'un an dans le foyer pour toxs où je bossais. En période d'abstinence, c'était un doux colosse, rieur et déconnant. Avec ses dents du bonheur et son perpétuel sourire, il faisait presque efféminé. En descente de crack, c'était une autre affaire, on sentait le souffle de la Bête à son approche, conscience et âme semblaient s'être fait la malle, en tout cas on n'en trouvait plus la moindre trace dans son regard voilé, vide et éteint. Étant donné le gabarit, il valait mieux, en pareil cas, y aller en douceur pour tenter de le driver sans trop de dégâts à travers le foyer.
Aujourd'hui, il est visiblement sous benzos, l'écume aux commissures des lèvres, l'œil du serpent :
— Comment ça va ? C'est ton fils ? Il est beau ! Viens, restons pas là, c'est plein de keufs par ici.
Chaleureux, le camarade, véritablement heureux de me revoir, ça fait plaisir. J'ai bien du mal, mon loupiot sur le dos, à lui filer le train le long du Sébasto qu'il avale à grandes enjambées en direction de Beaubourg. Tout à ma peine, dégoulinant de sueur en ce jour de pic de pollution, je ne prête qu'une oreille distraite à ses propos décousus, mais je m'aperçois tout de même assez rapidement qu'il divague l'ami, qu'il y a maldonne :
— Attends Jérôme, je crois bien que tu te plantes, j'ai jamais été en cellule avec toi !
— D'où j'te connais alors, t'es maton ?
— Pas tout à fait. J'avais bien les clefs, mais c'était pas en zonzon. Le foyer de l'Espoir, tu te souviens ?
— Mais oui ! Excuse-moi Thierry, bien sûr que je me souviens. Tu sais, vous étiez trop gentils, nous, on a besoin d'être tenus !
— On a fait ce qu'on a pu. Sinon, qu'est-ce que tu deviens ?
— Tout va bien, j'ai arrêté de me défoncer, j'assure, je bosse. Dis-moi, j'ai pas trop le temps, là, mais tu vas me donner ton numéro, on va se revoir.
Il ouvre sa banane pour alpaguer son portable, cinq ou six plaquettes de cachetons tombent à nos pieds. Je lui refile un turlu balourd et je calte, le laisse à son pauvre deal.
Pendant les cinq ans durant lesquels j'ai bossé en toxicomanie, j'ai dû voir défiler un peu plus de quatre cents gars. Avec certains d'entre eux, ça s'est pas vraiment bien passé. Il s'en est fallu de peu que quelques-uns ne me transforment en tarama, quant à moi, j'en ai lourdé un paquet, trop relous, trop dealers, trop violents, les renvoyant bien souvent à la rue. De plus, ça n'est jamais très gai de recroiser ces garçons en si mauvais état et dans d'aussi mauvais lieux. Néanmoins, tous m'ont reconnu et salué, pas un n'a cherché à se venger, même ceux avec qui ça avait mal fini.
Tant mieux pour ma pomme. C'est pas grand-chose, mais j'en tire une sorte de fierté et ça me permet de trouver, finalement, un peu de sens à ce foutu boulot.


The Cramps "I Was a Teenage Werewolf"