Un énième soir de beuverie morne et sans joie, Petit Paul, ancien bébé neuski reconverti trasheux-chevelu-dealer, m'avait vendu pour de l'exctasy une sorte de somnifère pour hippopotame. Je m'étais rapidement écroulé dans les chiottes à la turque d'un troquet de Ménilmontant et ma puce en avait bien bavé pour m'en extirper, avant que de me trainer à grand peine jusqu'à chez elle, à Stalingrad.
Quelques jours plus tard, la quête de la murge ultime m'avait conduit tout au bout de la ligne 2, métro Alexandre Dumas, dans un ancien bar à vins de vieux, devenus troquet pour branchés bas de gamme, mâles et pauvres principalement.
J'étais tombé d'emblée sur Petit Paul. Je l'alpaguai, qu'il me rembourse, je l'avais mauvaise. Il s'agissait, d'après lui, d'un colossal malentendu, mon alcoolisme m'empéchait d'apprécier les bonnes choses, et preuve de sa bonne foi, il tenait à me refiler de nouveau, et gratos cette fois, un gros cacheton. Je m'empressai, déjà bien ourdé, de gober mon cadeau.
Je continuais, l'heure suivante à m'arsouiller consciencieusement en compagnie de quelques abrutis de mon espèce. Le rade était bondé, mon champ de vision commencait à rétrécir doucement, je flottais paisiblement au milieu du brouhaha, un brouillard bienfaisant s'installait...
Un rebeu encostardé, quadragénaire et plus grand que moi me tient par le cou en gueulant. Je tire sur sa cravate, lui met les doigts dans les yeux et l'envoie rebondir à travers la salle. Victoire facile, mais je ne vois pas arriver la meute de serbes qui m'entoure pendant que je plastronne. Un clone de Dolf Lundgren se dresse devant moi, vociférant en volapück, l'air franchement pas commode. Les loufiats s'interposent et refoulent mes nouveaux copains sur le trottoir où ils m'attendent de pied ferme. Le taulier m'explique : les loustics débarquent de Yougoslavie où visiblement ils ne bossaient pas dans l'humanitaire, se sont acoquinés avec quelques arabes du quartier, sêment la zone dans le coin depuis 2 semaines, sortent les lames comme on dit bonjour et ont une conception de l'embrouille nettement moins bonne enfant que la notre. Il m'ouvre une trappe qui débouche dans le passage Ligné, mais je n'ai pas confiance. J'ai bien raison puisque les lascars, bien rencardés, m'attendent également à cette sortie.
Puisque je ne peux pas me tirer, je bois, le cacheton fait son effet, je tombe.
Opiniatres, les serbes sont rentrés dans le rade sur les talons des pompiers pour vérifier que mon coma éthyliquo-pharmaceutique n'était pas simulé. Beaux joueurs, ils les ont laissé évacuer l'épave.

Je me suis réveillé dans un cagibi à balais, sur une table de consultation sans barreaux, j'aurais pu me viander 100 fois. Je me lève tout doucement, rien de cassé, trouve une glace, rien sur la gueule non plus. Je suis à Tenon, un hosto que j'avais jamais fait.
Je m'esbigne sans que personne ne me demande rien, me voila place Gambetta. Ca caille, mais le soleil brille, la vie est belle !
Je vais descendre à Ménil boire un kawa au Montagnard, avant de me rapatrier place Clichy, narrer l'aventure aux potos du Cyrano.

(publié en juin 2008 dans Chéri-Bibi n° 3)


Les Frères Jacques - Fredo (1973)