Difficile de donner un âge à Aimé, il est en « fin de vie » comme on dit. Sur sa table de chevet, perdues au milieu des instructions, de la machine à oxygène, et des pansements pour les escarres, deux petites photos encadrées, une petite fille, une femme qu'il embrasse, une vie quoi…

J'effleure ses lèvres avec la cuiller en lui parlant de son père, il ouvre la bouche, avale le contenu.

C’est vrai, je le connais son père. Handicapé lui-même depuis quelques années, Julien a milité toute sa vie à la CGT. Je l'ai interviewé durant ma courte carrière de journaleux local, dans le cadre d'une série d'articles sur Mai 68 : « Je veux bien te parler de 68, mais tu sais, j'ai quatre-vingt trois ans, j'ai commencé à bosser à treize ans; en 36 j'avais onze ans, j'ai des souvenirs très forts de cette ambiance de liesse populaire. Pendant la guerre j'ai rejoint le maquis du Lot, j'ai participé à la libération de Toulouse. J'ai vécu les grandes grèves en 46, 47. Entre 48 et 55, j'étais représentant des ouvriers agricoles, on était 30 000 syndiqués dans le département. 58, ça a été l'avènement du pouvoir personnel, une monarchie quasiment, comme aujourd'hui. Le 13 mai 68, je redescendais d'une réunion à Paris. En gare de Montauban, le chef de gare a annoncé la grève générale, on a tous applaudi, et le train n'a pas redémarré. Pendant un mois, j'ai dormi à la Bourse du travail. On contrôlait les épiceries pour éviter le stockage et la spéculation, on délivrait des bons d'essence, on répartissait les dons des paysans, on était très organisés, disciplinés. Ils ont foutu la trouille aux Français avec les images d'émeutes au quartier latin, après ça a été le raz de marée gaulliste aux élections. N'empêche qu'on a su préserver ce qu'on avait gagné. 56 % d'augmentation pour les ouvriers agricoles, des syndicats dans les plus petits villages, la reconnaissance du droit syndical en entreprise. La classe ouvrière a montré de quoi elle était capable quand elle s'organise. Aujourd'hui, ça craque un peu partout, les pêcheurs, les profs, mais tout le monde y va séparément, on se bat juste pour pas trop régresser; il faut retrouver l'esprit fédérateur de 68 et des années qui ont suivi, ça ne peut plus durer, on est en train de faire un bon de cent ans en arrière. Le gouvernement actuel veut instaurer une société tout bonnement invivable, ils ont l'air très sûr d'eux mais tu sais, si on m'avait dit en 67 que ça aller bouger comme ça un an plus tard, j'y aurais jamais cru. »

Un de mes collègues avait, pour sa part, interviewé André Tourlourou, figure libertaire locale des événements de Mai. Lycéen à l'époque, il avait organisé un gentil monôme qui lui avait permis d'annoner quelques slogans situs. Aujourd'hui responsable culturel institutionnel, le notable, légèrement couperosé, nous ressert, à chaque vin d'honneur, à chaque vernissage de guide touristique, à chaque inauguration de salon, la même logorrhée aux vagues relents gauchistes (« Aude, terre d'hérésie, département rebelle... ») qui lui permet de nous refourguer, entre deux rôts, tous les « cassoulets cathares » de la Terre.

Julien, vit d'une petite retraite, ne regrette rien, « une vie de militant, c'est trop court » dit-il, si ce n'est, de pouvoir, à cause de son handicap, visiter son fils plus souvent. A l'évocation du fiston, les yeux du vieux militant si digne s'embuent...

Cuillérée après cuillérée, Aimé est venu à bout du verre. Je ne sais pas ce qu'il capte quand je lui parle de son paternel, mais un oeil s'entrouvre, et sa main se crispe un peu sur mon bras.

Sa tête retombe sur l'oreiller, il me lâche, je reprends ma ronde...


Howlin' Wolf - Spoonful (1960)