hurlions nous frénétiquement dans l’autocar scolaire. Les grands nous avaient transmis ce merveilleux chant de révolte, nous découvrions notre puissance, la possibilité de faire chier la maîtresse, le chauffeur, les adultes dans les grandes largeurs. Bien sûr, y’avait des zones d’ombre, couilles, embrayage, c’était des mots étranges, ils n’en étaient que plus précieux et si je me perdais en conjectures quant à leur sens précis, j’avais bien pigé leur pouvoir transgressif.
Quinze ans plus tard, je gagnais trois ronds à convoyer les gniards de pistache en pique-nique les mercredis, le seau d’œufs durs qui pue, le jeu de piste qui emmerde tout le monde, gaffe de pas oublier un moujingue en forêt de Fontainebleau. Au retour, les sales mômes du fond du bus entonnaient immanquablement l’hymne crétin. Bali-Balo, se jouant de la censure, pas publié à l’École des loisirs, ni nulle part ailleurs, incitait toujours les lardons à la sédition.
Comment faisait-il ? Aucun disque, aucun bouquin de ses aventures, pourtant il était bien là, intact pour le plus grand plaisir des gremlins et pour foutre la honte aux grandes personnes.
C’est ainsi, et bien avant de m’endormir au bout de trois pages de Greil Marcus, que je compris enfin ce qui reliait mes différents centres d’intérêt, argot, rock’n’roll, légendes de caniveau, chanson réaliste, ragots de raïa, cyclistes de kermesse… LA TRADITION ORALE !
Bali-Balo traversait le temps, uniquement grâce à la mémoire populaire, celle des vilains loupiots qui se transmettaient en loucedé le précieux talisman, exactement comme les balades en jargon étaient parvenus, un siècle après la disparition du goliard Villon, jusqu’aux esgourdes de Clément Marot. J’attends avec impatience que mon grand, sept ans, me défie en fredonnant la chanson interdite à la maison, l’apprenne à sa sœur. Pour le coup, super facho, je lui interdirai, au nom de la décence, de prononcer les paroles maudites.
Il faut respecter la Tradition, le chemin de la Gnose ne peut qu’être souterrain !


Moonshiners @ Barrocks