Comme l'alcool rend con et généreux, je les invite à becter. Nous optons pour le Bistro Romain et son Carpaccio à volonté qui nous tendent les bras de l'autre coté du boulevard. Quand nous pénétrons dans le gasthaus à moitié vide, c 'est la consternation générale. Nous sentons bien que nous ne sommes que moyennement les bienvenus. Qu'à cela ne tienne, il en faudrait beaucoup plus pour entamer la joie de nos retrouvailles. Une demoiselle un peu pincée prend les commandes, on nous sert, c'est le principal. Betty et son Jules font honneur au Carpaccio, ils en reprennent douze fois. On boit du rosé, histoire de faire glisser la tortore, mais on est déjà tous les trois plus que déchirés. Je ne me souviens plus très bien de notre conversation, mais nous avons nous avons du faire assaut d'esprit puisque nous avons rigolé beaucoup et très fort. Quand arrive l'addition, vers une heure du mat, je rigole moins. Quatre cents francs ! Je fais mon chèque en gueulant que c'est scandaleusement trop cher et que pour la peine, j'embarque la prétentieuse chaise en velours rouge à boutons dorés sur laquelle j'étais posé. Nous quittons donc l'établissement lestés d'une chaise sans qu'aucun loufiat n'intervienne.

La neige fondue dégringole toujours. Sur le chemin de ma piaule, rue d'Amsterdam, nous croisons une vieille clodo toue rabougrie qui pousse un trentenaire bourré dans un fauteuil roulant. On discute, je suis de plus en plus dans le coltard. La vieille disparait, nous héritons de l'handicapé que je décide de ramener, lui aussi, chez moi. Une fois dans le hall, je suis bien obligé de constater que j'habite toujours au sixieme étage sans ascenseur. Nous tentons, le cyclope et oime de soulever le bonhomme et son engin, mais l'ensemble est foutrement lourd. De plus, une puissante odeur de merde nous assaille pendant la manoeuvre et nous dissuade de poursuivre notre effort. Le gaillard s'est chié dessus, nous l'abandonnons à son sort, après tout il est à l'abri dans le hall et nous montons péniblement nous coucher.

Le lendemain est nauséeux à souhait. La gueule de bois, la tronche de mes invités, les vagues souvenirs de la veille, tout est désespérant. J'invente un rencard pour me débarasser de Betty et Quasimodo, puis je descends à mon tour, prendre un bon bol de gaz carbonique.
La gardienne m'alpague, furibarde:
– qu'est-ce que vous m'avez encore ramené comme cinglés ?? Cette fois-ci y'en a un qui a fait caca partout, y'en avait même sur les murs, j'ai passé ma matinée à nettoyer !
Je pète les plombs :
– mais c'est pas vrai, ça ! Dés qu'y a une connerie de faite c'est moi qu'on accuse ! Faudrait quand même que je sois un sacré connard pour ramener un chieur fou dans mon propre immeuble, non ?
Elle doute, j'en profite pour m'esbigner, drapé dans ma dignité offensée.

La vie est bien compliquée aujourd'hui, il caille, c'est pas la gloire.
Je crois bien que je vais aller rallumer la chaudière au Cyrano.


The Meteors - Graveyard Stomp 1981